Ce soir, j’écris

Ce soir, j’écris
Je ne me déroberai pas
à la lumière de la lune
je ne me cacherai pas
derrière la pleine fatigue
du jour
des enfants
de l’amour
il faut que j’écrive
que j’aille chercher les mots
ou qu’ils sortent du puits
– être une nasse quand le soir arrive
avoir l’âme d’un héron
qui va puiser sans relâche
sa substance
dans la rivière de sa vie.

Ôte-toi de mes soleils

Ôte-toi de mes soleils
tu leur fais de l’ombre
Décale-toi
approche ou recule
je ne sais pas
trouve la bonne distance
débrouille-toi, tu trouveras
je débarbouille, moi
fais quelque chose ou ne fais rien
mais pas comme ça
ne reste pas là
assiste-moi
sois toi
ou plutôt
sois comme moi
autrement mère
éloigne-toi
de moi
de nous
de toi
aligne-toi
je donne le « la »
L’amour ?
Mais il marche, il court même devant toi !
Cela ne te suffit pas ?
Je suis comblée
amère et joie, pas toi ?
Oh tu boudes-tu ne penses qu’à ça …
Ne vois-tu pas tout ce que tu ne fais pas ?
Non ! Ne disparais pas,
j’ai besoin de toi
de ton dos
et de ta voix.

Pleure

Pleure pleure tout contre toi
Les choix perdus
Ceux qu’on a faits pour toi
Ceux que tu t’es imposés
Ceux que tu as ignorés
Parce que tu ne savais pas
Pleure, pleure
et console-toi
Regarde ceux qui s’ouvrent devant toi.

Prologue

Monsieur Mia Couto, je suis votre fille. La fille d’un continent qui n’existe pas encore et dont le drapeau n’est pas encore trouvé – une fille non née si j’ose dire – mais qui naît chaque jour un peu plus sur les confins d’une certaine terre oubliée et pourtant immémoriale. Que ces mots vous soient traduits ou qu’ils s’ensevelissent dans la terre, cela est égal.

La narratrice

Déboussolée

Dix ans ont passé
comme on enfile une chemise
comme on boucle une valise
et je ne sais ce qui m’attend.
Je guette à ma tige
un bouton d’être
et en attendant ma nouvelle inflorescence
le besoin
de me percher
à la cime de mes envies
pour m’indiquer
le Nord de ma vie.

Sophia

J’aimerais, comme toi Sophia
Éclairer le monde
d’une présence auréolée
Traduire la clarté
La beauté de la divinité
Trouver dans la nature
une ressource de pureté
Dévoiler la soie rose des êtres et des choses
Faire glisser d’une plume l’encre éclairée
– peut-être faudrait-il que je parte en Grèce ?
Ce n’est pourtant pas le soleil qui manque. –
Non, je vois un monde fragmenté,
épidémie de violence et de pauvreté
Je me vois, miroir de lacheté,
Chercher la tranquillité.
Pourtant Sophia,
j’aime lire ta nature tressée
entre tes doigts illuminés.
J’aimerais aussi pouvoir
porter cette connaissance sereine
dans les plis de ma robe
et la jeter, drapé de lumière,
sur ma poésie en colère.

# 1

Partout la rumeur gronde,
depuis quelques semaines l’île marche.
Personne ne sait quand cela a commencé,
on dit que l’île n’est plus ravitaillée en pétrole,
on dit que l’île a été abandonnée,
on dit et on marche.
Les avions ne décollent plus,
l’air s’est désempli de bruits :
les moteurs se sont tus et les gens se parlent.
C’est la seule chose que je comprends : le bruit des pas et des mots, le bruit des pas et des mots, la lenteur du mouvement des nuages d’ici.
J’attends là avec les autres dans la pagaille humide de l’instant.
L’aéroport dans ses langes de modernité ressemble désormais à un vestige ; en si peu de jours le voilà ruine.
Certains s’excitent et tempêtent et gesticulent : on cherche un responsable tandis que des femmes poursuivent inlassablement la confection de colliers de fleurs – ne savent-elles rien ? Pourtant plus personne n’arrive ; elles chantent et rient , n’ont-elles jamais pris l’avion ?